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“Avec lui, les gens ont l'impression d'assister à une corrida. C'est comme si une odeur de sang se dégageait et qu'un taureau entrait dans l'arène.” - Alex Corretja à propos de Rafael Nadal

Suzanne Lenglen

Le texte ci-dessous est extrait du livre Suzanne Lenglen, la diva du tennis, de Gianni Clerici. Editions Rochevignes, 1984.

Roland Garros est trop petit pour elle. Dans les travées bordées de bleu-blanc-rouge, la foule se presse avec un enthousiasme joyeux pour la voir jouer. L’heure approche, tout le monde se tasse tant bien que mal, les journalistes, les amateurs et les m’as-tu-vu. Suzanne Lenglen pénètre sur le court et, dans son sillage, semble cueillir les applaudissements ou les baisers pour se donner encore de la vaillance. En ce mois de juin 1925, la joueuse française va mieux, sa santé semble lui avoir accordé une trêve. La coqueluche de 1921, la jaunisse de 1923 et tous les coups de fatigue inexpliqués qui l’avaient contrainte à rester au lit sont un mauvais souvenir. Elle est toujours insomniaque, mais qu’importe ! Ses nuits sont blanches depuis si longtemps… Pour se soigner, Suzanne a préféré ignorer ses maux, elle s’est reposée chez des amis en Normandie et dans le sud de la France. L’année 1924 a été longue pour cette femme débordant d’énergie. Quadruple championne de Roland-Garros de 1920 à 1923, elle n’a pu défendre son titre en 1924.

Le public ne l’a pas oubliée. Il l’a acclamée à mesure de sa progression dans le tournoi. Suzanne a vieilli, mais sa grâce est toujours aussi spectaculaire. Son tennis, poétique mélange de gracilité et de rugosité, reste toujours aussi efficace. Suzanne Lenglen est une empêcheuse de jouer en rond et semble, à chaque fois, inventer les coups qui la mèneront vers ses succès. Le public est fou d’elle, de la joueuse comme de la femme. Celle qui pénètre sur le court en manteau de fourrure et dévoile avec nonchalance ses longues tenues blanches, aériennes au possible, qui rehaussent, dès lors qu’elle a la raquette en main, la beauté d’un saut, le tourbillon d’un revers bien frappé le long de la ligne.

Un bandeau lui enserre la tête, elle porte des bijoux, sa jupe est plus courte que celles de ses adversaires, elle ose dévoiler ses chevilles et ses bras nus : elle lance une tendance que le couturier Patou - qui dessine ses toilettes - baptise tout simplement la ” mode Lenglen “.

Suzanne Lenglen

La France l’a découverte à la veille de la première guerre mondiale, en 1914. Elle avait à peine quinze ans, et s’était hissée en finale de Roland-Garros, où elle n’avait cédé contre sa compatriote Marguerite Broquedis qu’au terme d’une partie âpre (5-7, 6-4, 6-3).

La jeune fille n’est pas belle, mais elle met tant d’énergie à rendre le jeu merveilleux que le public l’adopte tout de suite. Il aime ses gourmandises et sa joie carnassière à se jeter sur toutes les balles. Suzanne ne s’avoue jamais vaincue. Elle aime monter à la volée et y passe beaucoup de temps. Son intrépidité est inédite.

Jeune, elle est déjà une petite vedette. Les journaux féminins s’emparent du phénomène. A une période où le sport féminin est considéré comme contre nature par de nombreux détracteurs, elle apparaît comme une pionnière au même titre que les premières femmes qui ont eu le culot de s’immiscer aux Jeux Olympiques.

Suzanne Lenglen est venue au tennis par son père Charles. Cet homme passionné, pointilleux et possessif l’a amenée au sport dès son plus jeune âge. Il a pressenti les talents de sa fille, il la pousse dans la carrière. Il sera son entraîneur et son mentor tout au long de sa vie de championne, celui qui lui tend les morceaux de sucre imbibé de cognac dans les matches difficiles. La mère de Suzanne Lenglen est toujours là. C’est avec elle que la championne discute de ses nouvelles tenues ou de son maquillage.

Pendant la guerre de 1914-1918, Suzanne grandit et s’entraîne avec qui elle peut : les amis de passage ou les officiers de retour du front. De cette période, elle gardera l’habitude de jouer avec des partenaires masculins pour s’endurcir. La pratique est aujourd’hui utilisée sur le circuit féminin. Son entretien physique est du genre féroce. Elle monte des escaliers quatre à quatre pour affiner son jeu de jambe, elle frappe des paniers de balles dans des cibles et parfois sur des pièces de monnaie afin d’être la plus régulière possible ; elle apprend à respirer et excelle dans les exercices de concentration. Dans un milieu où même la compétition tient de l’esprit de club, elle détonne, une fois encore.

En 1919, à Wimbledon, elle remporte la première immense victoire de sa carrière en battant la Britannique Dorothea Lambert Chambers au terme d’un match exceptionnel. Devant la famille royale et face à une joueuse très expérimentée, Suzanne Lenglen a tenté toutes ses chances et, surtout, tenu la cadence d’un match fou, finalement gagné 10-8, 4-6, 9-7. A cette époque, le tie-break n’existe pas. La légende de Suzanne Lenglen vient de commencer.

Dès lors, grâce à ses victoires à Wimbledon ou à Roland-Garros, Suzanne Lenglen est demandée partout. Son nom à l’affiche d’un tournoi est une promesse de triomphe financier. Les grandes rivalités commencent, avec les joueuses britanniques comme Kitty McKane, celle qui disait de Suzanne Lenglen :

” Nous n’étions seulement fascinées par la façon dont Suzanne jouait, mais aussi par la façon dont elle était habillée, cette façon qu’elle avait de se mouvoir et, lorsqu’elle était en société, la façon dont elle se comportait, comme si tout était une agréable surprise. ”

Il y eut aussi l’Américaine Molla Mallory, contre qui Suzanne Lenglen souffrit de sa pire défaite. Bien que malade, elle s’entêta à vouloir voyager jusqu’aux Etats-Unis, une première, pour la rencontrer. Elle fut contrainte d’abandonner après avoir perdu le premier set, victime d’une coqueluche. Elle prit sa revanche un an plus tard, en battant sévèrement l’Américaine à Wimbledon. Elle fut rivale, partenaire de double et amie très chère d’Elizabeth Ryan.

Et les amitiés ? En double dames ou en double mixte, alors très prisé par les amateurs, Suzanne Lenglen aura joué et gagné avec tout le monde du tennis. Elle fut surtout l’amie, et sans doute la muse, des ” Mousquetaires ” René Lacoste, Jean Borotra, Henri Cochet et Jacques Brugnon. Elle est déjà une star ; ils sont encore jeunes au début des années 20, quand ils viennent à Wimbledon. Avec elle d’abord, en double mixte, ils se firent connaître du public britannique, puis se partagèrent le titre londonien de 1924 à 1929.

Suzanne Lenglen

La célébrité de Suzanne Lenglen est impressionnante. La championne est approchée par les têtes couronnées, invitée un peu partout, et choisit ses apparitions. Elle écrit deux manuels de tennis et même un roman. Elle est courtisée et courtise énormément. La légende lui prête de nombreux amants et beaucoup de protecteurs.

L’argent ? Elle n’en manque pas. Elle récolte souvent quelques fonds pour sa présence à certains rendez-vous. L’amateurisme a ses limites pour les vedettes du moment qui font vendre tant de tickets aux organisateurs de tournois.

En ce Roland-Garros 1925, elle fait sensation en gagnant les trois titres : simple, double dames (avec Didi Vlasto) et double mixte (avec Jacques Brugnon). Deux semaines plus tard, à Wimbledon, elle remportera ses derniers championnats d’Angleterre pour la sixième fois. Suzanne Lenglen inscrira encore son nom au palmarès de Roland-Garros en 1926, avant de se retirer de la compétition.

Le tennis restera sa vie. Suzanne Lenglen devient professeur en 1933, et ses méthodes, bien sûr, sont originales. Sur deux courts installés à Auteuil, dans son école baptisée ” Suzanne Lenglen, Initiation au tennis “, elle ne tolère que des beaux mouvements et inculque à ses élèves l’amour de la volée, une qualité tennistique que les caciques français de l’époque veulent déjà ignorer. Mais Suzanne tient bon. Avec l’aide et l’argent de son amant du moment, Jean Tillier, elle accueille des enfants puis donne des cours aux parents. L’école s’étend sur six courts. En 1936, les dirigeants de la Fédération française de tennis reconnaissent l’établissement comme un centre de formation fédéral. Suzanne écrit un troisième livre, avec la danseuse Margaret Morris. L’ouvrage est le résultat de leurs recherches sur une gymnastique respiratoire particulièrement adaptée aux joueurs de tennis.

En juin 1938, la presse fait écho d’une nouvelle maladie. Suzanne Lenglen souffre d’anémie ; en fait, une leucémie. Elle lutte trois semaines contre cette maladie. Un matin, elle se rend compte qu’elle est devenue aveugle. Elle décrète : ” J’apprendrai le braille. ” Le 4 juillet, Suzanne Lenglen meurt. Elle est enterrée deux jours plus tard au cimetière de Saint-Ouen.
Quarante-sept ans plus tard, en 1985, sur le site des Internationaux de France de Roland-Garros, le deuxième central a été baptisé ” Suzanne Lenglen “. Aujourd’hui, couramment, les amateurs disent, quand ils tournent le dos au central pour aller vers ce court dont les tribunes ressemblent à des ailes : ” Je vais chez Suzanne. ”

Dernières infos:
Si vous en avez l’occasion, n’hésitez pas à visiter l’exposition Lartigue, l’art du fugitif au tenniseum. On y retrouve de superbes clichés de Suzanne Lenglen notamment.
Par contre, j’ai trouvé le tenniseum assez décevant dans l’ensemble, mais la visite guidée du stade vaut le coup d’oeil.

En bonus, une pub Nike d’il y a quelques années:

Pub Nike - Suzanne Lenglen

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