Le Moscou de Chesno
Quelques extraits d’un article de Tennis de France 1992, tout a bien changé depuis…
Le tennis russe n’en serait certainement pas là aujourd’hui sans des joueurs comme Natalia Zvereva et Andreï Chesnokov.
Pour la première fois depuis le putsch raté du mois d’août, Andreï Chesnokov est revenu chez lui, à Moscou.
Andreï Chesnokov marche dans sa ville et désigne d’un geste désabusé les façades sales et fissurées.
C’est laid, c’est tellement laid. En 1917, après la Révolution, les communistes ont tout détruit. Ils ont détruit les églises et les maisons pour construire ces cages à lapins géantes. Ils ont détruit l’architecture russe, ils ont détruit la mémoire et l’esprit de ce pays. Ils ont voulu anéantir tout ce qui différenciait les gens.
Il marche dans les rues et parle des églises, ces constructions merveilleuses qui, tout d’un coup, à un coin de rue, surprennent par leur beauté et donnent l’impression que l’on vient d’entrer dans un autre monde, dans un conte un peu magique des Mille et Une Nuits.
Pour la première fois depuis la tentative de putsch avortée du mois d’août, Andreï Chesnokov se retrouve à Moscou.
L’enlèvement de la statue de Félix Djerzinski, le fondateur de l’ancien KGB, il l’a seulement vu à la télé. Dans une chambre d’hôtel, à New york, il a vu le peuple soulever l’immense personnage de fonte de son socle à l’aide d’une grue et, aujourd’hui, il rit.
J’étais à New York, c’était juste avant l’US Open et chez moi, à Moscou, il y avait des soldats et des tanks dans toutes les rues. Ca m’a rendu fou. Au départ, je n’arrivais pas à y croire, je me disais que ce n’était pas possible. C’était comme si, d’un seul coup tout s’effondrait. J’étais tellement déçu, tellement en colère que j’étais prêt à acheter un fusil et aller là bas, me battre avec les gens
Au loin, la rivière Moskova commence à geler et se faufile au coeur de la ville comme un serpent d’argent.
A Moscou, tout semble gris et vide. Dans les rues, on sent tout de suite une impression de tristesse mais je suis né ici et j’aime Moscou plus que toute autre ville au monde.
Le quartier préféré d’Andreï Chesnokov est sans doute le plus désolé de tous. Sokolniki est un ensemble de HLM, toutes identiques dans la même misère.
C’est ici que j’ai grandi. Un peu plus loin, il y a des courts de tennis et des terrains de foot. Quand j’étais enfant, je faisais du sport dès que j’avais une minute de libre. Comme ça, on oubliait qu’on avait toujours un peu faim. le sport m’a sauvé de la pauvreté.
Baboushka, la grand mère d’Andreï, habite dans la première tour. C’est un appartememnt minuscule: il y a une cuisine, un cabinet de toilette et une espèce de salon occupé par deux lits, celui de la grand mère et celui d’Andreï.
J’ai vécu là jusqu’à l’âge de vingt ans. c’est Baba qui m’a élevé pendant que ma mère travaillait dans une usine. Je crois que je peux dire qu’on était pauvres. On avait toujours des problèmes d’argent et de nourriture mais je garde des souvenirs merveilleux de mon enfance. Pour moi, ma grand-mère est la personne qui compte le plus.
Aujourd’hui, grâce à son petit-fils, Babouschka n’a plus de problèmes d’argent. Pourtant, elle n’a rien changé chez elle, et elle ne veut pas quitter le viel appartement. La seule différence désormais, c’est que son frigo est bien rempli.
Dans les magasins d’Etat à Moscou, il n’y a plus rien à manger. Rien. On ne trouve du lait, des oeufs, des fruits et des légumes que sur les marchés “libres”. Mais les prix sont terrifiants. Bien sûr, pour moi, ce n’est plus un problème mais presque tous les autres n’ont plus jamais rien de bon à manger. Je suis là, je regarde ces gens, je voudrais les aider mais je ne sais pas comment faire.
Dans ces rues de Moscou où tout se vend ou s’échange, Andreï Chesnokov ne sait pas quoi faire:
Je n’ai pas honte d’avoir de l’argent parce que je ne l’ai pas volé. j’ai travaillé pour le gagner, je me suis battu pour que l’Etat ne me prenne pas tout. Seulement, je ne peux pas aider tout le monde, juste quelques amis. Le communisme a ruiné mon pays et c’est tout le système qu’il faut revoir. Je sens que ce sera très long et qu’il y aura beaucoup de problèmes car les gens ne comprennent pas, aujourd’hui qu’ils sont libres, pourquoi ils ont moins à manger qu’avant.
Depuis qu’il voyage et joue au tennis à travers le monde, Andreï Chesnokov a compris que les changements mettraient longtemps à se faire sentir dans son pays. Il sait que pendant des années encore, le tournoi de sa ville sera dirigé par des Américains parce que la Fédération Soviétique n’a pas l’argent pour tout organiser.
Il sait que tout cela durera des années encore mais
la seule chose que je peux faire, à grande échelle, c’est donner l’argent que je gagne, en Coupe Davis ou en jouant pour mon pays, à la Fédération.